Sparte, la première cité communiste ?

La cité de Sparte avait mis en place plusieurs modes d’organisation, qui coexistaient et dirigeaient la cité. Loin d’Athènes et de sa démocratie, elle a su développer sa politique propre, qui pourrait de nos jours faire penser aux fondements d’une société populiste, voire communiste. Mais qu’en est-il en réalité ?

La constitution que nous connaissons de Sparte proviendrait du législateur Lycurgue et aurait été établie au VIIe siècle av. J.-C. Quoi qu’il en soit, elle est plutôt atypique et fait intervenir des éléments de quatre régimes différents. La dyarchie : deux rois aux pouvoirs égaux, issus de deux familles illustres. Ils disposent essentiellement des pouvoirs militaires et religieux. L’oligarchie : 28 hommes de plus de 60 ans élus à vie, les gérontes. Ils forment la gérousie avec les deux rois, qui président l’institution. Ils préparent les lois et jugent les crimes et déchéances de citoyenneté. La tyrannie : cinq hommes élus pour un an et non-rééligibles, les éphores. Ils sont chargés de surveiller les rois et les citoyens, notamment au niveau des mœurs et du respect des traditions, et disposent du plus grand pouvoir de la cité. Enfin, plus anecdotique, la démocratie : l’assemblée, qui rassemble les citoyens, à savoir les hommes spartiates de plus de 18 ans. Son pouvoir est peu connu, mais paraît très faible : élire les éphores et les gérontes par acclamation – on estime le volume à chaque énoncé du nom d’un candidat – et approuver ou non les lois – mais les gérontes ne sont pas tenus de respecter la décision.

Illustration des cinq éphores

En plus de la constitution, de nombreux éléments semblent venir conforter la thèse d’une cité xénophobe, axée sur le patriotisme et la collectivité. Les périèques (hommes libres mais non-Spartiates) étaient rejetés en dehors de la ville, s’occupaient du domaine économique et ne vivaient qu’entre eux, tandis que les Spartiates vivaient dans la cité-même. Les hommes citoyens s’appelaient entre eux les ‘Semblables’ et recevaient à la naissance un lopin de terre de même valeur que tous les autres, cultivé par un ou plusieurs hilotes (esclaves). En contrepartie, ils ne pouvaient pas s’enrichir et devaient constamment défendre la cité ou s’y entraîner et étaient formés pour cela dès l’enfance. Tous les citoyens étaient donc des guerriers et recevaient la même éducation dès leurs 7 ans. Ils vivaient entre eux à la caserne jusqu’à l’âge de 30 ans, participaient chaque soir aux repas communs obligatoires. Quand rien à faire n’était imposé, ils se devaient de surveiller les enfants ou de s’instruire auprès des personnes âgées. La vie individuelle n’existait donc tout simplement pas !

Cette vision semble néanmoins quelque peu idéaliser la cité de Sparte. D’un point de vue politique, elle ne détonnait pas forcément par rapport aux autres cités grecques : toutes rejetaient les étrangers et ne réservaient les droits politiques et l’égalité qu’aux citoyens, excluant les femmes, les enfants, les étrangers, les esclaves. Et pourtant, c’est bien Sparte qu’ont choisi les révolutionnaires français en 1789 comme modèle de vertu, considéré comme l’idéal maître, et non la démocratique Athènes… En soi, ce qui différenciait le plus Sparte se trouvait du côté militaire, son armée étant reconnue comme étant la plus puissante du monde grec.

Populisme et communisme

Pourrait-on tout de même (entr)apercevoir des points de comparaison avec le populisme ou le communisme ? Notons tout d’abord que ces concepts sont tout à fait anachroniques par rapport au passé lointain dont Sparte fait partie : ils n’ont pas pu être délibérément appliqués et on ne pourra trouver que peu de points de comparaisons… Passons outre et essayons d’y voir clair. Pour cela, il nous faut d’abord expliquer ces termes tels qu’on les comprend actuellement… Et ce n’est pas si simple !

Le populisme peut prendre de bien nombreuses définitions. Dans son acceptation générale, il tend à faire agir le peuple, à exprimer son désir, à répondre directement à ses demandes, en l’opposant aux ‘élites politiques’. Il apporte une réponse simpliste, mais qui ne résout pas vraiment le problème. Il suppose donc bien sûr d’être en démocratie, d’avoir le droit de s’exprimer : un tel discours n’aurait pas de sens, par exemple, dans un pays totalitaire. Et c’est là que le bât blesse : cela ne pouvait donc pas avoir de sens à Sparte, où il n’y avait ni vraie démocratie, ni système de partis, et où les éphores surveillaient scrupuleusement les citoyens… Eliminons donc cette notion.

Définir le communisme est plus simple. A l’origine, il s’agit d’un système économique qui visait à ce que le peuple se réapproprie l’ensemble des moyens de production, afin de les partager en parts égales et de les redistribuer à chacun. Pour pouvoir être appliqué, ce système a besoin de la mise en place d’un état centralisé. Ce n’est que plus tard, en Europe de l’Ouest principalement, qu’on en a déduit un système politique basé sur une dictature de la classe prolétaire. Comme on l’a vu, le quotidien des Semblables était basé sur la collectivité : tout était fait pour qu’ils ne se distinguent pas économiquement. Mais, « le système communiste n’a pas encore vraiment trouvé d’application », nous indique Jean-Luc Yerlès. Comme en URSS, ce n’était qu’un idéal, jamais atteint, et l’égalité rêvée s’est vite dévoyée… Sparte n’a pas mis en place de centralisation des biens, ce qui a permis à certains propriétaires terriens de s’enrichir plus que d’autres ; d’un point de vue politique également, bien que chaque citoyen libéré des obligations militaires puisse théoriquement se présenter aux élections, les gérontes étaient choisis pour leur prestige militaire et appartenaient aux grandes familles spartiates – on ignore ce qu’il en est des éphores. Ces éléments peuvent montrer que, loin de l’égalité rêvée, la société spartiate a à un moment basculé vers l’aristocratie : une minorité dominante possède le pouvoir. La thèse du communisme est également battue…

Militarisation et Corée du Nord

Ni populisme, ni communisme. Trouver un équivalent moderne à Sparte semble difficile. Revenons alors à ce que nous avions dit il y a quelques paragraphes : l’élément distinctif de Sparte était son côté militaire. Et là, on peut penser à un autre pays fort militarisé : la Corée du Nord. Alors, une nouvelle Sparte ?

Dans son article premier, la Corée du Nord se présente comme une « république populaire démocratique ». Cet article est commun à tous les pays dits communistes : loin de notre vision du populisme et de la démocratie, il indique que le pouvoir prétend diriger au nom du peuple. Dans les faits, il s’agit d’un pays totalitaire purement stalinien : le droit à la propriété est aboli, le chef du parti unique, Kim Jong Un, accapare tous les pouvoirs, et une élite dispose de la majorité des biens et pouvoirs. Au niveau militaire, le pays applique la politique du Songun, ou ‘l’armée d’abord’ : l’état consacre une part importante du budget à l’entretien et au développement de l’armée populaire de Corée, qui est la quatrième plus importante armée mondiale en effectif global, et la première en nombre de militaires par rapport à la population.

Merveilleux, un pays qui semble correspondre : tout comme Sparte, la Corée du Nord consacre la majeure partie de ses activités à l’effort militaire. Hélas, à part quelques points d’importance mineure, la comparaison s’arrête là. La militarisation est poussée à l’extrême en Corée du Nord, allant jusqu’à la paranoïa : le pays est absolument fermé et cela a donné une dictature. Quant à elle, Sparte, bien qu’exclusive, n’était pas si repliée sur elle-même : la notion de frontière était bien plus souple, les Spartiates avaient conscience d’appartenir à un ensemble de cités grecques avec lesquelles ils partageaient une langue, une religion, une origine et une culture communes, et ont formé avec elles diverses coalitions lors de certaines guerres. Finalement, les cités-états grecques dont Sparte faisait partie valaient par la liberté qu’ils accordaient à leurs citoyens, différente de la nôtre certes, mais liberté tout de même par rapport à la population nord-coréenne qui est soumise et n’a absolument rien à dire. Au niveau politique également, Sparte disposait, comme précisé auparavant, de nombreux pouvoirs mis en place comme garde-fous à la royauté, tandis que cela n’a de nouveau aucune place dans le régime nord-coréen.

Finalement, on voit bien qu’il n’est pas simple de relier une cité de l’Antiquité à un concept ou un pays moderne. « Il faut garder à l’esprit que l’Histoire ne repasse pas les plats : on ne retrouvera pas la même situation à vingt siècles d’écart, et même si on trouve des éléments plus ou moins semblables, en réalité les différences l’emportent », nous rappelle Vincent Boitquin. Bien que Sparte ait sorti son épingle du jeu et ait su s’imposer et traverser le temps pour nous parvenir, elle restera toujours une cité ancienne, source d’inspiration peut-être, mais qu’on ne recréera pas.

Merci à
Vincent Boitquin (antiquiste, professeur de formation historique)
et Jean-Luc Yerlès (philosophe, professeur de religion)

1 réflexion sur « Sparte, la première cité communiste ? »

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